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Compte-rendu

L'ascenseur pour les uns, la corde pour les autres: l'illusion de la méritocratie à l'épreuve du collectif

Récit d'une semaine d'action aux côtés du Réseau wallon de Lutte contre la Pauvreté

Publié le 21 octobre 2026
Temps de lecture : 7 min

 

Pour s'élever dans la société, on s’entend souvent dire, «quand on veut, on peut». Mais que se passe-t-il lorsque les privilèges permettent aux uns de prendre un ascenseur social bien huilé, tandis que les plus précarisés doivent escalader à mains nues une corde effilochée, sans protection ni points d'ancrage ? 

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C'est précisément pour dénoncer ce décalage que Namur est devenue à la mi-octobre, la capitale d'une occupation démocratique et polyforme destinée à remettre en cause le dogme de la méritocratie. Portée par le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) et accueillie dans différents lieux, cette semaine d'action défendait un objectif clair : déplacer le regard. Plutôt que de faire reposer la responsabilité sur les individus en leur enjoignant de s'en sortir seuls, l'initiative appelle à une réponse collective pour transformer les structures mêmes qui produisent les inégalités. Retour sur quelques faits marquants.

« Il n'y a ni mérite ni démérite : nous nous construisons les uns grâce aux autres »

Cette réflexion de la philosophe Chantal Jaquet posait en début de semaine les bases d’une table ronde animée par Christine Mahy du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté au cours de laquelle Vanessa Amboldi (directrice du CEPAG), Nadia Cornejo (porte-parole de Greenpeace) et Olivier Van Hee (directeur général adjoint de l'Administration générale de la Culture) ont dénoncé unanimement les dérives de la responsabilisation individuelle. Comme elles et ils le soulignent, en prônant le chacun pour soi, la société détourne le regard des véritables enjeux collectifs et économiques. À titre d’exemple, recommander sans cesse toute une série d'écogestes, n'est autre qu'une réponse étatique déconnectée de la réalité de celles et ceux qui souffrent de logements inadaptés. Culpabiliser les victimes de la précarité au lieu d’en traiter les causes, a pour effet d’aggraver les discriminations en matière d’accès à un logement digne, aux soins de santé, à une nourriture saine ou encore à l'emploi, sans compter que les personnes concernées sont confrontées à des violences administratives à répétition. Face à un renvoi à la responsabilité individuelle, se cache une stratégie qui évite soigneusement les réformes systémiques qui s'imposent. On le sent, les enjeux sont de taille.

Des enjeux incarnés dès le lendemain par d'autres voix qui se sont élevées elles aussi sur cette même scène du Théâtre Royal de Namur. La symbolique est forte. Ces acteurs ne sont autres que les « Témoins du Vécu Militant.es », un collectif de militants et militantes du RWLP rejoint par des élèves du supérieur et de l’université qui – l’actualité le montre – ont eux aussi matière à s’exprimer. Elles et ils sont venus partager leurs expériences avec courage et dignité. Les récits de vie s’enchaînent, rendant la réalité à ce point palpable qu’il est impossible d’en douter : non seulement la corde est effilochée mais il faut en plus l'agripper à la force des poignets, sans protections ni points d'ancrage. En résulte une précarité galopante face à une méritocratie qui refuse de considérer les efforts déployés quotidiennement par les plus démunis pour surmonter la précarité de leurs situations, lui préférant le mythe politico-médiatique du « quand on veut, on peut » que nous renverserons volontiers ici par un « quand on peut, on veut » ! 

« Quand on peut, on veut »

C’est par ailleurs le titre de l’exposition de Tiphaine Rivière invitée au Centre culturel de Namur. À travers une série de dessins réalisés sur base de rencontres avec des jeunes dans les écoles, Tiphaine Rivière met en débat la question du mythe de la méritocratie en parallèle aux travaux du sociologue Pierre Bourdieu. 

Là où le texte sociologique analyse, la bande dessinée montre. Elle montre comment les jeunes personnages, au fur et à mesure qu’ils comprennent les mécanismes des théories de Bourdieu, commencent à changer leur regard sur leur environnement. Un changement qui n’est pas sans conséquences. La découverte des différences sociales transforme progressivement leurs relations familiales, leurs histoires amoureuses et leurs projets d’avenir. La théorie devenant ainsi une expérience vécue.

Changer de regard, ou du moins le déplacer, il en était également beaucoup question dans l’installation « 50 ans, noces d'or ! Pour qui ? » du RWLP, toujours au Centre culturel. Cette installation se faisant l’écho d’une action de contestation menée en septembre dernier, en opposition frontale à la célébration officielle du 50ème anniversaire de la loi organique des CPAS (Centres Publics d'Action Sociale). Lors de la cérémonie se déroulant à Ecolys, haut lieu du business à la sortie de Namur, le RWLP et des militants ont choisi de mener une action de désobéissance civile en formant un tapis humain ponctué de numéros de dossiers. Les invités à la cérémonie furent contraints de marcher symboliquement sur ce tapis pour entrer dans le bâtiment. L’image illustre bien évidemment la dénonciation des politiques qui piétinent les ayants droit. Une mise en lumière de la dégradation profonde de l'aide sociale, de sa déshumanisation, de sa logique de contrôle et d’une forme de violence institutionnelle, le RWLP dénonçant le fait que l'État sature les CPAS en y renvoyant en entonnoir toutes les populations exclues de la sécurité sociale avec les conséquences que l’on sait.

Des conséquences que Jean-Luc Piraux porte sur scène dans son spectacle « Les géant.e.s » à travers lequel il campe une galerie de personnages aux vies cabossées. Le spectacle est nourri des témoignages recueillis avec l’aide du RWLP. À la fois burlesque et poignant, il fait voir les difficultés des parcours administratifs et les absurdités d'un système d'aide sociale qui trébuche sur ses propres règlements. Un spectacle qui dit également l'urgence de la solidarité.

 

« Une force collective qui donne des ailes »

La journée du 15 octobre s'est refermée en lumière. Partie de la cour de l'école Asty-Moulin, la traditionnelle Parade des Lanternes a traversé la Cité Germinal et le quartier de Bomel jusqu'aux anciens Abattoirs, pour un final en musique, soupes et douceurs. Pyramides, étoiles, maisons… : les lanternes ont été fabriquées collectivement en atelier, depuis des mois, dans les locaux d’associations partout en Wallonie.

De cette semaine, de la bouche même des personnes rencontrées, un fil demeure, celui de la force du collectif quand il se place aux côtés de celles et ceux qui luttent et s’unissent pour défendre une justice sociale. Voilà qui donne des ailes, confie Christine Mahy au micro de Radio Solidarité.

Compte-rendu, mots et images : Jean-François Flamey / Prisme

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